Décidément... La communication n'est pas le fort des autorités académiques et ministérielles. Si un journaliste de l'AEF n'avait pas fait cette interview reproduite ci-dessous, l'information n'aurait pas été portée à la connaissance des premiers intéressés, les personnels en exercice dans les services académiques. De toute évidence, le sujet est si chaud qu'il faut ne pas trop ébruiter les "décisions" qui commencent à émerger. Au SNASUB-FSU, nous considérons que le combat ne fait que commencer. Au soir du 16 juillet, les 30 académies sont toujours là, il faut encore mettre en musique les fusions, ce qui est autre chose que de faire des annonces. Nous nous retrouverons à la rentrée pour un mouvement national.

F. Vidal et J-M Blanquer annoncent une académie par région pour début 2020, sans modèle unique d’organisation

"Nous allons suivre pour l’essentiel les préconisations du rapport Weil pour avoir un nombre d’académies correspondant au nombre de régions", déclarent à AEF info la ministre de l’ESRI Frédérique Vidal et le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer le 16 juillet 2018. La réorganisation, prévue pour début 2020, se fera par "étapes successives", "en accord avec les collectivités". Pour "être efficace", l’organisation de chaque territoire n’a "pas vocation à être strictement identique" : les recteurs de région académique feront des propositions pour janvier 2019. La réforme implique d'"accentuer" le rôle des Dasen, de "repenser" la mission des chanceliers d’université, de travailler sur le rôle du recteur dans le dialogue de gestion, de réfléchir au positionnement du DRRT. Les ministres s’expriment aussi sur la fonction de recteur, qui "exige une multitude de compétences".

AEF info : Le Premier ministre a réuni le 16 juillet 2018 les recteurs à Matignon, pour évoquer les suites du rapport de la mission Weil sur l'organisation territoriale de l’Éducation nationale et de l’ESR (lire sur AEF info). Qu’a décidé le gouvernement ?

Jean-Michel Blanquer : Tout le monde reconnaît que la réforme régionale de 2015 nous a placés dans une situation intermédiaire et parfois dans une ambiguïté dont il faut sortir. Nous allons donc suivre pour l’essentiel les préconisations du rapport pour instaurer de véritables régions académiques et avoir un nombre d’académies correspondant au nombre de régions. Cette évolution doit nous permettre de rééquilibrer certains aspects de la réforme de 2015 : nous devons notamment éviter une "métropolisation" supplémentaire et engager une réorganisation au bénéfice de tous les territoires régionaux.

AEF info : Quel est le calendrier de mise en œuvre de cette réforme qui va aboutir à l’instauration de 13 académies métropolitaines ?

Jean-Michel Blanquer : Nous allons procéder par étapes successives, en fonction de la maturité des projets et du dialogue avec les élus locaux. Il est important de mener cette réforme en accord avec les collectivités. Nous avons déjà commencé par la Normandie (lire sur AEF info), ensuite deux ou trois régions vont suivre, et ainsi de suite.

Frédérique Vidal : Les recteurs de région académique, avec leurs collègues recteurs, doivent nous faire des propositions d’organisation d’ici à janvier 2019. Nous y travaillerons ensuite toute l’année 2019, en articulation avec les projets de territoires portés par Jacques Mézard ministre de la Cohésion des territoires, pour une mise en œuvre des grandes régions académiques à l’horizon début 2020.

L’organisation de chaque territoire, pour être efficace, n’a pas vocation à être strictement identique : cela dépend de sa topographie et sa typologie. L’idée est de sortir d’un modèle unique et de répondre aux objectifs fixés au niveau national par une organisation qui se décline en fonction de la réalité des territoires. La réforme se construira en écoutant les territoires.

"Il n’y aura ni perdants, ni gagnants, mais une répartition des rôles." Jean-Michel Blanquer

AEF info : Justement, certains acteurs (personnels des rectorats, élus de collectivité, etc.) s’inquiètent d’une possible disparition de leur rectorat. Que leur répondez-vous ? Jean-Michel Blanquer : Nous entendons ces remarques et nous partageons l’objectif des élus qui cherchent à valoriser leur ville. Nous souhaitons que les territoires soient gagnants dans cette réforme. Certaines fonctions des rectorats pourront être positionnées dans des villes qui ne sont pas capitales régionales. Il pourra y avoir par exemple un rectorat d’académie dans une ville et la chancellerie des universités dans une autre. Il n’y aura ni perdants, ni gagnants, mais une répartition des rôles permettant de donner une valeur ajoutée intellectuelle et administrative à chaque ville. Car, dans chacune, il y aura des services qui auront compétence sur l’ensemble de la grande région.



AEF info : Avec un rectorat par région, comment garantir les services de proximité, comme le dialogue avec les établissements scolaires par exemple ?

Jean-Michel Blanquer : Les services de l’Éducation nationale pourront être présents sur l’ensemble des territoires. Nous allons également accentuer l’action départementale et infradépartementale pour encourager des formules de gestion du système scolaire au plus près du terrain. Car la première conséquence de la régionalisation doit être d’avoir une vision stratégique à l’échelle de chaque grande région et des compétences renforcées à l’échelle de chaque département pour prendre des décisions pragmatiques au quotidien ; c’est le cas par exemple des expérimentations en cours sur la GRH de proximité (lire sur AEF info).

Lancée d’abord dans une logique expérimentale, notamment en Normandie et dans l’académie de Toulouse, cette procédure, sous pilotage des recteurs et des Dasen, doit permettre d’humaniser la GRH. Menée à l’échelle de plusieurs établissements, elle doit offrir par exemple une vision de la carrière des professeurs, en les recevant régulièrement. Elle permet une gestion de proximité en englobant plusieurs établissements, s’appuyant ainsi sur une masse critique.

AEF info : Quel sera le rôle des Dasen dans cette nouvelle configuration territoriale ? Le principe d’un Dasen par département sera-t-il maintenu ?

Jean-Michel Blanquer : Les Dasen ont vocation à avoir un rôle accentué dans le pilotage des écoles et des établissements scolaires. À l’exemple de ce qui se passe dans certaines académies, un Dasen pourrait aussi avoir la compétence sur les écoles, les collèges et les lycées. D’autres modèles peuvent voir le jour. Par ailleurs, au niveau infradépartemental, la logique d’appui aux établissements doit être centrale et doit aller de pair avec une évolution des corps d’inspection : les inspections générales et les inspecteurs vont voir leur fonction se moderniser dans le sens de "l’école de la confiance". L’inspection est moins là pour contrôler que pour accompagner des projets éducatifs avec une vision à l’échelle de bassins de vie. J’ajoute que le fait de réduire le nombre d’académies va changer également le pilotage national en associant davantage les recteurs à la conception des politiques.

"Il ne sera plus nécessaire de se déplacer systématiquement à Paris : le recteur représente le ministre et connaît l’écosystème local."

Frédérique Vidal

AEF info : Quels sont les enjeux d’une telle réforme pour l’enseignement supérieur et la recherche ?

Frédérique Vidal : Du côté du MESRI, nous porterons une attention particulière à l’articulation "enseignement supérieur - recherche - innovation" pour prendre en compte un écosystème complet sur chaque territoire. Cela implique de repenser la mission des chanceliers des universités par rapport à ce que sont les universités. Cela doit leur permettre d’avoir une vision, y compris sur des territoires infra-régionaux, de la réalité et de la pertinence de l’offre de recherche et de formation, des manques éventuels, de l’offre d’apprentissage à travers les campus des métiers. Tout cela se travaille d’autant mieux que l’on connaît bien la typologie des territoires et cela permettra de mettre en place un dialogue de gestion avec l’ensemble des partenaires : l’État et les établissements, mais aussi les collectivités qui pourront être associées.

La périodicité à laquelle on peut discuter des stratégies avec les établissements autonomes est très dépendante de la facilité qu’ils ont à rejoindre Paris. Je parle souvent de signature des établissements : elle doit avoir un ancrage territorial fort. Et la relation des présidents d’université et chefs d’établissement avec les recteurs repose sur la discussion et le partage d’informations. Il ne sera plus nécessaire de se déplacer systématiquement à Paris : le recteur représente le ministre et connaît l’écosystème local. Sa disponibilité est celle d’un interlocuteur présent au quotidien, qui ne se substitue pas aux directions centrales, mais qui vient renforcer la compréhension fine de la situation de chaque établissement. AEF info : Dans le cadre du nouveau dialogue de gestion que vous voulez engager avec les universités, quel sera le rôle du recteur, sachant que la CPU n’est pas favorable à ce qu’il ait un rôle accru (lire sur AEF) ?

Frédérique Vidal : Il y a eu des interrogations et parfois des hésitations parmi les universités tant que l’objectif du dialogue de gestion n’avait pas été clairement défini. Aujourd’hui, il y a plus d’universités qui veulent l’expérimenter pour 2019 que de possibilités d’expérimentation. La principale crainte exprimée portait sur la régionalisation de l’enseignement supérieur : je veux être très claire, ce n’est évidemment pas envisageable, pas plus que de répartir le budget par académie. L’objectif, en cette première année, est d’avoir un dialogue approfondi autour d’une stratégie et d’échanger autour des moyens pour la mettre en œuvre. Ensuite, sur la base d’un bilan partagé, nous pourrons affiner et déployer ce dialogue de gestion, qui se déclinera à partir du ministère mais avec des relais qui connaissent le territoire.

" Ce qui compte, c’est que le lien "enseignement supérieur - recherche - innovation" soit très fort." Frédérique Vidal

AEF info : Envisagez-vous de rattacher, dans cette logique d' "écosystème complet", les DRRT aux recteurs ?

Frédérique Vidal : Ce qui compte, c’est que le lien "enseignement supérieur - recherche - innovation" soit très fort. C’est de là qu’il faut partir. Quant au positionnement du DRRT au sein de l’équipe du préfet en conseil au recteur ou au sein de l’équipe du recteur en conseil au préfet, cela peut faire partie de la réflexion. Mais encore une fois, l’essentiel, c’est qu’il y ait, au sein des territoires, un interlocuteur, côté État, capable d’appréhender l’ensemble des dimensions des établissements d’enseignement supérieur. Les silos actuels sont des freins et cela fait partie des choses sur lesquelles on va avancer.

AEF info : Allez-vous confier aux recteurs de région académique le pilotage du supérieur sans attendre la réforme, comme le préconise le rapport Weil ?

Frédérique Vidal : Ce n’est pas prévu car nous avons besoin d’identifier ce que j’appelle les bassins versants qui ne sont pas forcément délimités par les frontières administratives. Cela fait partie des choses sur lesquelles les recteurs devront nous faire des propositions : que cela ait du sens par rapport à l’objectif à atteindre. On ne doit pas s’interdire de penser parfois plus large que les frontières administratives, et notamment pour mettre les formations supérieures au plus près des jeunes.

AEF info : Côté enseignement scolaire, allez-vous instaurer une délégation de budget aux rectorats ?

Jean-Michel Blanquer : Dans le cadre d’expérimentations, les académies pourront tester beaucoup de choses, y compris une délégation de budget. Certaines ont déjà des fonctionnements intéressants, comme à Versailles. Ces initiatives peuvent inspirer d’autres académies pour voir comme appliquer un principe de subsidiarité dans la gestion de l’Éducation nationale.

On peut prendre dans chaque académie un exemple qui peut être utile pour les autres. Par exemple, dans certains endroits, il n’y a déjà plus qu’un seul Dafpic et des mutualisations sont déjà engagées. Cela tire tout le monde vers le haut car dans des académies voisines, l’une fonctionne mieux sur certains aspects et l’autre sur d’autres aspects. Ce que nous attendons, c’est une vraie modernisation des services : une façon de travailler différente qui associe une vision stratégique avec une vision de terrain. Une série de cercles vertueux vont s’enclencher.

AEF info : Comment traiter le cas particulier de l’Île-de-France ? Allez-vous appliquer le même calendrier ?

Frédérique Vidal : L’Île-de-France sera un cas particulier mais pourra aussi être une source d’inspiration pour d’autres régions : en Île-de-France, vous le savez, nous avons un vice-chancelier des universités auprès du recteur qui est l’interlocuteur des établissements à l’échelle de la région académique. Nous pensons que c’est un bon modèle qui aurait du sens ailleurs qu’en Île-de-France. Là aussi, c’est sur la base des propositions faites par le recteur de région que nous pourrons travailler : il y a évidemment des problématiques et une taille particulières. L’objectif est d’avoir une organisation à la fois cohérente et efficace.

"Nous voulons poursuivre l’élargissement du vivier de recteurs." Jean-Michel Blanquer

AEF info : Quel est l’avenir pour les recteurs qui sont en poste actuellement ? Allez-vous revoir le profil des recteurs ?

Jean-Michel Blanquer : Nous ne posons pas le sujet sous cet angle surtout que tout cela se passe dans la durée. Concernant leur profil, il y a, depuis plusieurs années, une combinaison de compétences pour les recruter. Nous voulons poursuivre cet élargissement du vivier – le cas typique ce sont les inspecteurs généraux – même si le modèle principal reste celui des professeurs des universités avec une habilitation à diriger des recherches.

La fonction de recteur doit incarner la fonction intellectuelle de l’État alors même que l’avenir des territoires est intimement lié aux richesses immatérielles, aux ressources humaines et donc à l’éducation. Un recteur ou une rectrice sera toujours une personne ayant eu une carrière à la fois intellectuelle et pratique : intellectuelle pour développer une vision stratégique et avoir la légitimité dans sa relation avec les acteurs de l’éducation ; pratique parce qu’il faut une expérience managériale, concrète. C’est l’une des plus belles fonctions de l’État car les recteurs travaillent sur des enjeux fondamentaux. Il faut des profils de très haut niveau et divers pour assurer une complémentarité dans le haut encadrement de l’Éducation nationale.

Frédérique Vidal : La fonction de recteur exige une multitude de compétences. C’est effectivement l'une des plus belles fonctions en termes d’impact sur les politiques publiques. Il faut une connaissance des différents mondes ce qui implique d’avoir déjà une carrière riche permettant de se poser des questions pour appréhender l’ensemble de la fonction : passer de la maternelle à l’enseignement supérieur, en connaissant aussi la recherche et l’innovation, nécessite forcément une ouverture d’esprit, de la créativité, une grande capacité de dialogue et de management, une reconnaissance par les pairs – un élément essentiel pour l’enseignement supérieur –, une connaissance fine de ce qu’est l’autonomie des universités. Plus on aura de diversité dans les profils, plus on sera capable de fonctionner efficacement.

AEF info : L’ensemble de ces transformations va nécessiter une montée en compétences forte des personnels des rectorats, notamment pour le haut encadrement. Comment allez-vous procéder ?

Jean-Michel Blanquer : Nous avons comme préoccupation la montée en compétences de toute l’Éducation nationale. C’est le sens de la future réforme de la formation initiale et continue des enseignants, de l’évolution de la formation des cadres avec la transformation de l’ESENESR en Institut des hautes études de l’éducation (lire sur AEF info) en alliant systématiquement l’excellence scientifique et le sens pratique, l’expérience de terrain. Cela va de pair avec un meilleur repérage des potentiels et une préparation des futurs recteurs à leur fonction. Nous avons d’ailleurs commencé cela avec les recteurs récemment nommés.

AEF info : Quel sera l’impact de la réforme sur les Espé et les Crous ? Devront-ils s’aligner sur le territoire des nouvelles académies ?

Frédérique Vidal : Ce sont des sujets très différents. L’objectif, aujourd’hui, c’est de travailler autour de l’organisation territoriale de l’État. C’est un chantier majeur, qui n’a pas de relation directe avec la formation des enseignants ou les œuvres universitaires.